CLAUDE COGNARD

L'auteur qui convertit vos émotions en bonheur.
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SIX FEMMES POUR UN HOMME.

Résumé

Un soir, après la fermeture, Maud doit aider son patron à ajuster les comptes de la bijouterie. Apparemment, prête à tout pour le séduire, elle profite de cet instant privilégié pour exprimer des désirs absolument extravagants. Mais l'arrivée impromptue d'Alice, une autre vendeuse, puis de Pauline, l'épouse jalouse, va donner une tout autre tournure à leur tête-à-tête.
Le lendemain, après une séance de formation rocambolesque, et la première vente, on ne peut plus abracadabrante, de Maud, le voile va se déchirer sur les réelles motivations de cette dernière et sur le secret qu'elle détient concernant Alexandre.
Sur un texte rythmé et drôle, Claude Cognard propose une comédie légère et divertissante qui entraîne le lecteur de situations cocasses en rebondissements.
Photo de couverture : Pam Roth.

 

 

Extrait de 6 Femmes pour un homme.

 


ALEXANDRE à Maud.
Raccroche ce téléphone !

MAUD, reprend le téléphone.
Dès que c'est fini, je t'appelle sur ton portable et tu viens me chercher. D'accord ?
Minuit ? Au moins... Quand, je vois le nombre de dossiers que monsieur Alexandre a apportés... Je me demande si nous aurons fini pour rouvrir le magasin, demain matin.
Il est comme ça !
Non ! Ah non !
Tu attends mon coup de fil, inutile que tu poireautes sur le trottoir.
Tu rentres chez toi !
Te coucher ?
C'est bien...
Tu vois bien que je t'aime. Mais si ! Mais si !
Pas de souci, je te fais un gros bisou bisou...
Mais oui, je pense à toi...
Qu'à toi... mais oui...
Allez, bisou bisou ! soubi soubi !

(Elle range son téléphone.)

ALEXANDRE
Dis Maud, tu te crois comique ?

MAUD
Non, il fallait bien que je paraisse crédible.

ALEXANDRE
Alors sois sans crainte, là, tu l'étais ! À tout hasard, tu te rappelles pourquoi nous sommes encore là ?

MAUD
Officiellement ?

ALEXANDRE
Officiellement ou officieusement, comme tu veux... Mais c'est d'abord pour fermer les caisses du magasin, brouiller la combinaison du coffre-fort, mettre la télésurveillance en route et rentrer à la maison.

MAUD
Non, tu m'as dit que pour mon anniversaire, nous allions passer la soirée ensemble, ici.

ALEXANDRE
Ici ? Dans le magasin ? Non, je ne veux pas, je ne peux pas... je ne...

MAUD
Ce serait bien, on pourrait faire l'amour dans tous les coins.

ALEXANDRE, s'étouffe.
Quoi ? Faire l'amour ? Surtout ici ! Tu te rappelles qu'il y a des caméras de surveillance dans tous les angles justement...

MAUD
Et alors ?

ALEXANDRE
Comment ça et alors ? Je t'ai embauchée comme vendeuse et non comme comédienne de film porno, que je sache !

MAUD
Ça te gêne ?

ALEXANDRE
D'être filmé ! Plutôt oui. Je devine les surveillants derrière leur écran de contrôle... Je les entends déjà... J'imagine le gars là-bas qui se préparait à passer une soirée tristounette et qui dirait :
" J'en ai marre de ces soirées foireuses ", puis qui regarderait son écran et continuerait en disant :
" Tiens, il y a un film porno ce soir à la télé ? Qui c'est le fou qui m'a mis sur Canal plus ? ", ou bien :
" Tiens, la direction nous passe des programmes érotiques ? "
Et ses copains lui diraient :
" Toi tu as encore trop bu ! "...
Ou bien alors, le type qui ameuterait ses collègues...
" Eh ! Les mecs... Venez voir le patron de la bij de Saint-Héand, il ne s'embête pas avec ses vendeuses... "
Tous les vauriens de France et de Navarre pourraient se mettre à braquer... pas de risque !
À tous les coups on nous fait interner pour attentat à la pudeur et complicité dans tous les hold-up qui auront eu lieu...

MAUD
On n'a qu'à chercher les coins où les caméras ne passent pas.

ALEXANDRE
On n'a qu'à ! On n'a qu'à ! Y a qu'à ! Le grand yaka, la grande prêtresse du monde de yaka ! Tiens, arrêtons de discuter. Regarde, compte-moi ce caisson à deux cents euros et sois précise.

MAUD, se met à compter sans regarder les pièces.
20 - 40 - 60...

ALEXANDRE
Maud ! Tu comptes correctement, on ne va pas y passer la nuit.

MAUD
Si, toute la nuit...

ALEXANDRE
Ah ! Non... Non !

MAUD
De toute façon, tu m'as promis de rester avec moi ce soir...

ALEXANDRE
Tu recommences ? Je ne t'ai rien promis, d'ailleurs ma femme va appeler. Qu'est-ce que je vais lui donner comme excuses ? Dis-moi.

MAUD
Tu ne m'as rien promis de formel ! Mais tu as promis. Alors tu resteras avec moi. Je saurai trouver les moyens de t'y contraindre...

ALEXANDRE
Soit ! Imaginons ! Mais qu'est-ce que je lui dis à ma femme ?

MAUD
Que tu as retrouvé ta fille.

ALEXANDRE
Quoi ?

MAUD
Une fille que tu as eue avec une ancienne conquête.

ALEXANDRE
Tu veux la guerre dans mon couple ?

MAUD
Tu lui dis que tu voulais m'offrir une bague... en carbone et que nous sommes restés en tête-à-tête. Il faut prendre des positions claires dans la vie...

ALEXANDRE, s'étrangle.
Arrête ! Tiens, regarde, il y a Alice derrière la porte, tu vas lui ouvrir s'il te plaît. Elle a dû oublier quelque chose.

(Maud s'éloigne et elles reviennent à deux.)

ALICE
Ah ! Vous êtes encore là, une chance ! J'ai oublié mes clefs dans mon vestiaire. Heureusement, je m'en suis aperçue, j'étais encore en ville. J'ai bu un petit verre avec un copain, au moment de payer - c'est un avare, c'est moi qui paie - alors donc, au moment de payer, je sors mon sa... Bon, je vois que mes histoires n'intéressent personne, alors je monte les récupérer... Mes clefs ! Au fait, vous avez vu l'heure qu'il est... Vingt heures trente... Qu'est-ce que vous faites, vous comptez encore les caisses ?

ALEXANDRE
Non, on sème des salades pour le printemps prochain.

ALICE
Ah bien ! Je ne demanderai plus rien. Une heure et demie pour arrêter les caisses, il ne faut pas me prendre pour une dinde. Tu parles ! On ne s'en fait pas ! Qu'est-ce que vous êtes bien, tous les deux, seuls, tranquilles ici... C'est plutôt intime, hein ? Hein !

ALEXANDRE
Eh bien oui, et alors Alice, vous n'avez jamais compté de caisses ? Eh bien nous, nous sommes lents...

ALICE, parodie Roland Magdane.
Vous êtes nés lents ou vous êtes devenus lents ?

MAUD
Tu ne dois pas savoir ce que c'est qu'un problème de caisse ?

ALICE
Si, mais à plus de vingt heures trente, ça veut dire qu'il y a un sac de nœuds pas possible et dans votre cas, je vais vous dire que j'ai l'impression que chaque nœud est aussi gros que le sac...

MAUD
Non, non... non ! Nous avons bavardé...

ALICE
Tu as de la chance que le patron te paie pour bavarder ! C'est bien rare ! C'est vraiment inhabituel ! In...ha...bi...tu...el ! Avec moi, ce n'est jamais le cas ! Bien bien ! Eh ben, c'est bien ! Bien ! Bien ! Je comprends... Bien ! bien... Je ne dis rien, rien, rien, rien ! Bien bien ! Cela ne me regarde pas... Je comprends... Je ne fais pas de commentaire... Cela ne me regarde pas... D'ailleurs, lorsque j'en parlerai demain avec nos collègues, j'insisterai bien pour dire que cela ne nous regarde pas... que vous étiez seuls à... Ouais... Ouais ouais... Je comprends... hein ?

MAUD
Ça va, oui ? Mais, il n'y a rien à comprendre. Rien...

ALICE
Bien bien ! Je n'ai rien dit...

ALEXANDRE
Pourquoi ce " bien bien ! " ? Vous insinuez quelque chose ?

ALICE
Pourquoi pas " bien bien " ? " Mauvais Mauvais " ! Ce n'est pas facile à dire... " Mauvais ! Mauvais ! " Essayez...

ALICE, s'éloigne et revient sur ses pas.
Bien bien !

ALEXANDRE
Ça suffit oui.

(Alice disparaît vers le vestiaire.)

MAUD, en aparté.
Elle ne va pas nous casser les pieds celle-là.

ALEXANDRE
Mais non, elle récupère ses clefs, elle descend et elle fiche le camp.

ALICE, revient avec ses clefs.
C'est bon, je les avais laissées là-haut. Bien ! Eh bien écoutez...

MAUD et ALEXANDRE, ensemble.
Oui, bonne nuit.

ALICE
Non, je vous vois tellement dans l'embarras avec vos caisses que je vais vous aider...

MAUD
Ah non !

ALICE
Pourquoi, ce " ah non " aussi catégorique ?

MAUD
Je voulais dire, c'est trop gentil ! Pas utile. Bonne nuit !

ALICE
Non, ce n'est pas gentil, c'est normal... Je suis certaine que j'en ai pour cinq minutes pour trouver l'erreur ! C'est vous qui voyez !

ALEXANDRE
C'est ça, c'est nous qui voyons ? C'est tout vu, merci... Bonne nuit, à demain...

ALICE
Bien bien !

ALEXANDRE
Vous n'allez pas recommencer... De toute façon, il n'y a pas de " bien bien " qui tiennent, vous avez pointé, vous n'allez pas travailler à l'œil, donner du temps à l'entreprise alors que vous avez sûrement de nombreuses activités à remplir... Imaginez le nombre de chômeurs et de chômeuses qu'il y a en France, vous ne voulez pas encore aggraver leur situation en travaillant au noir ?...

ALICE
Si si... J'ai le temps ce soir et si vous voulez, je vous paie même un verre après lorsque tout sera terminé... En tout bien tout honneur ! Oui oui...

MAUD
En tout bien tout honneur ? En tout bien tout honneur ? Qu'est-ce qu'elle veut dire ? Elle se prend pour qui celle-ci ?

ALEXANDRE, à Alice.
C'est nouveau, vous vous mettez à bégayer ?... " Bien bien ", " si si ", " oui oui "... Pour le petit petit verre, c'est très sympa, mais j'ai ma femme femme qui m'attend dans sa voi voiture.

ALICE
Depuis une heure et demie ? Quelle patience...

MAUD
Et moi, Michel qui est déjà... Pas loin.

ALICE, en regardant les arrêtés de caisses.
Ah ! Allez, je vais vous aider... Je prends le pari que je vous trouve l'erreur juste en...

ALEXANDRE
Non vraiment, c'est trop gentil...

ALICE
Non, je me répète, c'est normal, on ne peut pas faire attendre votre épouse plus longtemps pour une question de caisses... fausses. Une heure et demie pour faire ce que vous avez fait... pas fort ! Non pas fort ! Pas fort du tout ! Il y en a des choses qui ont dû être dites... S'il y en a une ici qui s'est fait un claquage de la langue, faudra pas qu'elle se plaigne. Et c'est encore la sécu qui va rembourser...

ALEXANDRE
Dites donc Alice, personne ne vous a demandé l'heure qu'il était...

ALICE
Vingt heures trente... trente-six maintenant ! Je reconnais que c'est moi qui vous l'ai donnée sans que vous m'ayez sollicitée, c'est vrai.

(Le téléphone du magasin sonne et Alice par réflexe décroche.)

Bijouterie de Saint-Héand, bonjour, ou plutôt bonsoir ! Oui, madame, je suis désolée, mais vous pensez bien qu'à cette heure-ci monsieur Alexandre, notre directeur, n'est plus présent ... Il est parti à dix-neuf heures ce soir... Comme tous les soirs... Enfin, lorsqu'il daigne travailler ! Ne croyez pas qu'il soit du style à rester et à faire des heures sup ! Bonsoir, madame.

MAUD
Qui était-ce ?

ALICE
Je ne sais pas. Une enquiquineuse de dernière minute !

ALEXANDRE
On ne parle pas des clientes comme ça.

ALICE
Ecoutez, une enquiquineuse, c'est une enquiquineuse. En plus elle me dit qu'elle doit téléphoner à sa fille pour son anniversaire. Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse, l'anniversaire de sa fille ? À vingt heures trente, c'est un peu tard pour chercher un cadeau d'anniversaire. Elle n'a qu'à aller à l'hypermarché Casino de Monthieu...

ALEXANDRE
Vous avez vraiment fait attention à ce qu'elle vous disait ?

ALICE
Evidemment ! Depuis le temps que je fais ce métier, je sais distinguer une enquiquineuse d'une emmerdeuse.

ALEXANDRE
Je ne reconnais pas votre façon de parler.

ALICE
Après la fermeture, je me laisse aller. Toute la journée à prendre des airs coincés... ça suffit !

ALEXANDRE
Mais, vous n'avez pas reconnu la voix de ma femme, par hasard ?

ALICE
La voix de votre femme, je la connais... La voix de votre femme ? Je la connais par cœur.

ALEXANDRE
Que vous a dit la personne au téléphone ? Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?

ALICE
Votre femme ? Non, non...

ALEXANDRE
Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?...

ALICE
Rien ! Rien du tout...

ALEXANDRE
Elle vous a parlé de l'anniversaire de notre fille... C'est ça ?

ALICE
Hou ! Là là ! J'ai fait une boulette ! Je suis sûre que j'ai fait une boulette.

ALEXANDRE
Vous connaissez des clientes qui, lorsqu'elles veulent acheter un bijou, vous disent quelque chose du style " Il faut que je dise à mon mari d'appeler sa fille dont c'est l'anniversaire ", ou bien " je suis sûre que mon mari n'a pas pensé à téléphoner à notre fille dont c'est l'... "

ALICE
Non. Elle n'a rien dit de tel...

ALEXANDRE
C'est courant de voir des clientes qui se disent : " Tiens ce soir, je ne sais pas quoi faire et si je téléphonais aux bijoutiers de la ville, pour leur rappeler qu'il serait bon qu'ils téléphonent à leurs filles pour leurs anniversaires. On ne sait jamais, s'ils avaient oublié. "

ALICE
Pas entendu des mots... comme ça ! Pas entendu " fille " ! Pas entendu " anniversaire ".

ALEXANDRE
D'ailleurs, ce doit être comme ça chez vous Alice, le jour de votre anniversaire tous les bijoutiers vous téléphonent... " Bonjour, mademoiselle Alice ? Oui, bijouterie du Dindon, joyeux anniversaire... "

ALICE
Pas entendu des mots... comme ça ! Pas entendu " fille " ! Pas entendu " anniversaire ".

ALEXANDRE
Je me demande qui vous a formée ?...

ALICE
Oui... moi aussi !

ALEXANDRE
Comment " oui, moi aussi " ?

ALICE
Vous ! Non, non en fait, je parle trop vite, non je ne me rappelle plus qui m'a formée.