ROMAN |
 |
PRÉAMBULE
Parfois, on passe à côté de la beauté, de la réussite, de l’amour ou de la joie … parfois, au nom des traditions, des religions, de la morale, on oublie la vie. Cameron a oublié de vivre par dépit, ou par indulgence, oublié d’être brillant, par réflexe ou par négligence. Ébloui, peut-être, par la jeunesse et la tendresse, mais respectueux des règles et des traditions judéo-chrétiennes, lui qui se défend d’être croyant, ou plutôt qui croit appartenir à la race des êtres qui ont compris que déjà, il existe une autre dimension, une force invisible, qui allie le bien et le mal, qui surpasse le bien et le mal.
Je m’appelle Serge Brighton, je bascule au fond de mon siège.
La cheminée crépite, Cameron est là, avec ses yeux trop grands qui pleurent l’espoir et le désespoir en même temps. Lui et moi, nous nous ressemblons ! Il laisse échapper de grandes tirades venues d’on ne sait où, des recoins de son âme, des replis de son être, de ses perspectives, de ses regrets et je l’écoute, et je l’envie et je le conseille en prétendant ne pas le conseiller.
Les flammes embrasent la cheminée et me rappellent mon enfance à la campagne et cet âtre qui lui aussi faisait éclater les branches trop vertes ramassées dans la campagne de mes aïeux. Cameron oscille entre le bonheur de rendre service aux autres et la crainte de ne pas être à la hauteur de leurs attentes. Indéniablement, nous sommes faits du même bois. Nous avons passé des heures à bavarder, des heures à scruter ses moindres phrases, ses relations, et tout ce qui a fait qu’aujourd’hui, il est présent ici, à vouloir comprendre pourquoi après vingt ans, l’entreprise où il travaillait après avoir licencié la plupart de ses cadres, n’a plus voulu de lui… et si sa tentative de suicide en valait la peine….
Mourir pour une idée, d’accord, mais mourir pour un emploi !
Son histoire pourrait paraître banale, c’est une histoire d’hommes,
10
une histoire de femmes, une histoire de conflits, une histoire d’orgueil.
En l’écoutant, j’avais l’impression qu’il me décrivait la vie d’une de ces meutes de grands singes où les mâles dominants tentent constamment de séduire les plus belles femelles et d’asseoir leur pouvoir sur le groupe…
En fait, voilà son histoire…
C’est une histoire banale écrite bien avant les suicides en série chez Renault ou à La Poste. Le harcèlement moral est un fléau… Il y a des entreprises où le suicide rôde et personne n’est là pour en parler… et cela ne date pas d’hier, croyez-moi !
11
1
Ce soir-là, Maud s’était abandonnée dans les bras de Cameron Clifford, qui l’avait entraînée dans un recoin de la bijouterie, près du coffre-fort, loin des regards. Elle s’était cramponnée résolument à la taille de cet homme, cherchant de la joue droite le contact moelleux de son torse, ne trouvant que l’aspect molletonné de sa cravate et le relief des boutons de sa chemise. D’une pression délicate et protectrice de la main, l’homme avait immobilisé la tête de la jeune séductrice contre sa poitrine et il était resté à écouter son souffle, caressant ses longs cheveux, déposant de courts baisers sur son front.
Cet instant d’émotion déposait un rayonnement inattendu sur le ciel bas et sombre de ses perspectives professionnelles. Depuis quelque temps, Cameron errait comme un condamné à mort, conscient qu’un jour au petit matin, tels des geôliers, les membres de la nouvelle direction, forceraient la porte de son bureau pour le jeter à son tour sur le billot où dans un éclair la lame acérée et acrimonieuse baptisée ANPE ou plus joliment « Pole emploi » s’abattrait ! Il n’avait plus rien à craindre, le jugement était déjà rendu, comme il l’avait déjà été pour certains de ses collègues. Il fallait profiter de ce bonheur innocent que lui offrait Maud…
Subitement coauteurs de cette mise en scène aussi harmonieuse que fortuite, tous deux artificiers aux aguets des bleues et des jaunes fusant sur le ciel de leurs émotions, Maud et son directeur tentèrent de dominer leurs troubles, tamisèrent leurs souffles, retinrent leurs gestes. Il fallait tout bonnement ne rien laisser paraître, ne pas se faire surprendre, ne pas s’exposer à l’oeil fureteur des caméras de surveillance. Les minutes s’envolèrent légères et dépouillées comme des pétales de lys égarés dans la fraîcheur d’une brise matinale alors que le parfum de Cameron, familier et lénifiant se mêlait perfidement aux vaporeuses essences se libérant du chemisier de la jeune femme. L’homme inspira profondément, réfrénant son désir
12
de soulever le visage de sa vendeuse et d’abandonner sur ses lèvres effilées la réplique exaltée de l’émoi qu’elle lui avait inoculé. C’eût été répondre à une tentation irrecevable, ce qui était inconcevable de la part du patron qu’il était. Ici tout était illogique.
Du bout des lèvres il butina le front puis les joues de sa protégée, étanchant avec respect sa soif imprudente.
Depuis quelques jours, la relation entre Maud et Cameron était hésitante, déstabilisée, comme le câble d’un funambule peut l’être sous l’effet fantaisiste de la brise. Pour Maud, il y avait d’un côté Cameron qu’elle déifiait et de l’autre, la horde jalouse et maladive de ses collègues, dominées par Martine, l’adjointe de Cameron, qui depuis son arrivée jouait de la traîtrise comme d’autres jouent de la mandoline.
Cet équilibre sur le cordon de la rivalité malsaine était angoissant pour Maud, néanmoins l’idée de mettre un terme à sa complicité avec son patron l’était bien autant. Poursuivre cette relation platonique, c’était s’exposer et exposer son patron à des commérages inacceptables, c’était l’entraîner dans un périple professionnel hasardeux. Enfin, c’était ce que Maud, à la fois, pressentait et redoutait.
Paradoxalement, depuis quelques semaines, Maud s’était mise à lancer à Cameron, des défis inattendus, à formuler des provocations inutiles et à adopter un comportement rebelle, comme si elle souhaitait se venger des insuffisances de cet homme à comprendre ses états d’âme, comme si elle espérait se dédommager de ses carences à se prêter à des exigences émotionnelles qu’elle-même ne parvenait pas à identifier.
Le comportement de gentleman adopté par son patron, l’agaçait ! Ce n’était pas cela qu’elle attendait de sa part. D’ailleurs, qu’attendait-elle ? Si elle avait analysé ses motivations à se réfugier aujourd’hui dans les bras de son patron, elle aurait soupçonné son besoin de se faire pardonner son impétuosité et sa conduite provocante. Impulsive dans l’amour comme dans la haine, Maud en entrant dans l’entreprise, caressait inconsciemment l’indicible espoir que Cameron s’occuperait d’elle et panserait les blessures perpétrées autrefois,
13
sur le derme de son hypersensibilité par des proches, des parents et des éducateurs probablement sincères.
— Vous savez, lui avait dit Cameron, un peu plus tôt dans l’après-midi, il y a le savoir-faire, je crois pouvoir dire qu’en dix-huit mois, vous l’avez appris, mais il y a aussi la façon d’être et là, c’est à vous de faire des efforts. Si vous continuez à vous comporter comme vous le faites, je vous donnerai des objectifs de savoir-être ! Cela ne s’est jamais fait, mais j’innoverai ! Il ne suffit pas d’être compétente, encore faut-il que vous soyez attentive à votre façon d’agir avec les autres, avec vos chefs. Et je suis votre patron. Vous commencez à l’oublier parfois !
L’homme n’avait laissé filtrer aucune animosité, cependant cette rebuffade inhabituelle de la part de Cameron, avait jeté la jeune femme dans le doute, dans la peur, d’être délaissée, de n’avoir subitement pas plus d’importance que ses collègues, dans l’angoisse de perdre ce statut de « protégée » qu’elle avait mis tant de temps à édifier, ce statut hypothétique de « préférée » que ses collègues lui enviaient. Dans l’esprit de Maud, tout s’embrouillait. D’ailleurs, Maud aurait préféré que son tuteur se montre offensif, qu’il pose des limites précises, qu’il dresse des embûches, lui laisse des haies à franchir, comme si une attitude officiellement plus agressive à son encontre, aurait eu pour effet de la mettre à l’abri des commérages envieux qui venaient de toutes parts. Mais, Cameron avait l’esprit ailleurs… Ses jours étaient comptés ! Finalement, Maud aurait préféré qu’il lui permette de se débrouiller seule sur les chemins de futaies d’une relation qu’il devait juger trop amicale, encombrante même.
— Qu’il hurle, putain ! Qu’il m’engueule ! Mais qu’il ne m’abandonne jamais…
C’était une autre histoire ! Depuis quelques semaines, plus Cameron se voulait abordable et proche d’elle, et plus elle se révélait moqueuse et méprisante à son égard. Néanmoins, comme dans une boucle sans fin, plus elle était distante et moqueuse et plus il se montrait d’une gentillesse sans limites. S’il devenait sévère, elle déprimait et errait comme une âme en peine, prenant la mouche à
14
tout propos, saluant tout juste les clients de la boutique. Devant ce type de comportement, Cameron pesait encore plus ses mots, devenait plus attentif aux expressions sélectionnées devant elle, mesurait chaque décision la concernant.
Et paradoxalement c’est elle qui disait :
— Je ne suis pas en plâtre ! On peut me parler normalement, je ne vais pas fuir, je ne vais pas me volatiliser, je ne vais pas…
L’attitude mièvre de son chef, était comparable à celle que son père avait toujours adoptée envers elle, et la jeune femme évoquait sans détours, les points communs entre Cameron et son Papa. Comme son père, Monsieur Clifford avait les cheveux blancs, comme lui c’était un homme au charme duquel les femmes étaient sensibles. Au magasin, ceci l’agaçait de voir ces femelles palabrer, exigeant de n’être servies que par le patron.
« Et Monsieur Clifford par ci, et Monsieur Clifford par-là ! » Comme son père, il n’avait certainement qu’à formuler un oui, pour qu’elles tombent dans ses bras. Tu penses … Un bijoutier ! Pour elle, Cameron était un coureur de jupons. Elle le lui avait dit, un jour où la vie ne tournait pas rond dans sa tête de post-adolescente, un jour où l’angoisse avait pris le pas sur la réalité, un jour où Maud pataugeait dans l’espace marécageux de scénarii qu’elle se réécrivait. Lorsque Monsieur Clifford, lui avait fait remarquer que ses propos étaient inadmissibles, elle avait nié, les avoir prononcés. Des heures durant, elle pouvait ruminer les paroles anodines de son tuteur, comme si tout ce que cet homme exprimait et réalisait dans l’entreprise, ne concernait qu’elle. En levant les yeux, elle rencontrait parfois les siens et le sourire qu’il lui adressait, la rassurait et le monde se remettait à tourner.
— Je ne suis pas votre père, la sermonnait-il.
L’enfance de la jeune femme était aussi déserte que ces banquises où la flore fragile s’égare, soufflée par les vents, incapable de fixer ses racines. Le jour de ses douze ans, Maud avait reçu une encyclopédie sur le Grand Nord dont elle admirait avec un plaisir infini, les paysages hiémaux où les arbres nus étiraient leurs branches squelettiques
15
vers les cieux aux brumes givrantes. Elle s’émerveillait devant les fantastiques étendues neigeuses dont elle imaginait les détails au-delà des clichés. Son esprit était irrésistiblement attiré, page 104, par la mise en scène d’une peuplade Inuit perdue dans l’immensité polaire. Le chef coiffé de tresses enserrant son visage jovial, paré d’accoutrements aux fastueuses couleurs rouges et bleues acier, désignait de sa lance « le soleil des loups », cet astre qui tel un disque chauffé à blanc apportait à l’image une présence et un rayonnement trop lointains. Le groupe paraissait figé par le révélateur photographique, comme si on lui avait volé son élan, ses intentions, sa spontanéité. Maud pouvait le contempler infatigablement, avec l’espoir que ces hommes et ces femmes d’un monde « différent », s’éveilleraient et s’affirmeraient à l’existence, qu’ils s’arracheraient au papier, à l’image, au non-être. Elle refermait son livre, consciente qu’inévitablement elle le rouvrirait à la même page, pour y observer le paradoxe de cette tribu souriante dont les membres paraissaient unis, orientés comme la lance de leur chef, vers un but commun, malgré la froidure, la glace et le désert. L’impression éprouvée devant la représentation de cette horde humaine, jaillissait comme une promesse de devenir, un espoir de réveil, le pressentiment d’une proche déglaciation de son âme. Son monde à elle, ne comportait ni chef de clan, ni aïeul mâle. Elle n’avait connu que sa grand-mère maternelle, la famille paternelle n’étant pas fréquentable selon sa mère, quant au métier de policier, il éloignait fréquemment son père du foyer et aucune lance ne pointait vers le soleil ou vers l’horizon.
— Quel rapport et quelle importance ? pensa-t-elle en se blottissant plus solidement contre son patron.
Pour elle, les dimanches avaient toujours été vernis au pinceau de l’abandon, ou quelques fois, chauffés aux rares tisons de la ferveur familiale, entre son aïeule, sa mère et ses frères ?
— Et votre père ? Où était-il ? Vous n’en parlez jamais, avait fini par lui demander Cameron. Il avait raison, elle parlait rarement de son père. D’ailleurs, qu’aurait-elle pu répondre ?
Les retours du père apportaient la tempête et la guérilla dans le
16
couple parental dont les conflits se soldaient par les cris maternels, lourds et angoissants, par des tensions qui, analogues à des barils de poudre chaude, risquaient aujourd’hui encore, d’exploser aux confins de la raison et de la logique de Maud. Il s’agissait des symptômes d’un malaise profond du couple parental. Mais, ces choses-là ne sont pas simples à raconter !… Alors, on ne les raconte pas !
2
…Elle se pelotonna plus fortement contre Cameron, puis, elle inspira profondément, releva la tête cherchant ses lèvres. L’apparente insensibilité de cet homme l’agaçait. Logiquement, il aurait dû la repousser, repousser ses désirs, mais l’idée de repousser le bonheur qu’elle lui offrait, était inenvisageable. Pour Cameron, c’eût été repousser cette bouffée inopinée d’amour dans un monde incrusté de haine… la méfiance, la haine, il en avait assez !
Elle le serra à en perdre haleine ! Un jour ou l’autre, tout peut se raconter ! Tout ! Surtout lorsque les forces d’une interdépendance vous attachent à votre confident, lorsque vous percevez chez lui, une capacité à vous admettre comme vous êtes. Dans cette situation-là, tous les motifs deviennent légitimes pour vous rapprocher de lui et pour aller fourrer votre coeur dans le creux de son âme.
Le calvaire de Cameron se poursuivait invisible à l’oeil nu pour celui qui n’a jamais connu lui-même, le harcèlement, car c’était bien le harcèlement moral de Cameron qui était en train de se mettre en place. Et de ça Maud ne pouvait en avoir conscience. Rien à dire ! Rien à faire ! Car si votre entourage ne voit rien, vous-même qui en êtes victime, ne voyez rien non plus… Brusquement tout ce que vous faites, prend des aspects d’inachevé, tout ce que ne faites pas prend des airs d’erreur ou d’incompétence, tout ce que vous dites, se retourne contre vous, et ce que vous taisez, devient de la rétention d’informations essentielles. Vous êtes accusé de trahison, alors que vous ne savez plus qui vous pourriez trahir ! Pourtant, vous
17
collaborez ! Vous coopérez autant que faire se peut ! Vous-même, vous devenez plus exigeant envers votre équipe, plus exigeant envers les clients, envers les gens en général, les autres, et même envers votre famille ! Vous participez à des licenciements, vous exécutez les autres au nom de la raison supérieure de l’entreprise, mais surtout, parce que vous voulez être à nouveau en odeur de sainteté. Croyez-moi, collaborer ne sert à rien ! Tout ce que Cameron fera pour redorer son blason servira le but ultime qui sera de l’abattre, de le détruire… alors cette tendresse que lui offrait Maud sur le plateau en or de l’imprévu, pas question d’y renoncer !
L’écouter elle, c’était offrir à la jeune femme ce que la nouvelle hiérarchie de Cameron n’offrait à personne. Maud lui donnait la force de survivre… Dans ces situations, rien ne se voit de ce qui vous heurte, vous persécute, vous mine peu à peu ! Harcelé, vous avez honte, vous cachez vos sentiments, vous ne réagissez pas de peur que les autres, vos proches, vos clients, vos équipes ne réalisent que vous êtes devenus mauvais, que vous êtes nul, sans avenir et un chef sans avenir n’est plus un chef.
Plusieurs mois plus tard, Maud décida de répondre à la curiosité de Cameron relative à son père. Une façon pour elle de relancer l’intérêt de Cameron pour l’étudiante qu’elle était….
L’automne touchait à sa fin, mais c’était un automne qui se prenait pour un été, un automne qui refusait les couleurs conventionnelles, fauves et chaudes, une arrière-saison qui refusait les précurrences lumineuses des proches froidures hivernales. Une sensation diffuse et pesante émanait des arbres, des êtres et des choses. Les consommateurs du café des Tilleuls, étaient calmes et peu bavards, la gérante, elle, revenait sans cesse à la table de Maud, pour converser, au point que la jeune vendeuse pour ne plus être dérangée, avait entrepris de rédiger des messages sur son téléphone portable. Un habitué lisait « Rhin matin » dont la manchette révélait le visage d’un père incestueux.
Dehors, les voitures paraissaient moins bruyantes, plus disciplinées. Maud avait mal dormi sur le sofa de la salle de séjour. Au
18
petit-déjeuner, les regards contrits de ses frères fouillaient le contenu de leurs bols sans oser se confronter au sien. Ils savaient ! Dans le car, sur le chemin du travail, elle avait cherché la place la plus reculée et lorsque Victor, un camarade de cours, s’était installé sur le fauteuil voisin, elle s’était tournée vers le paysage, y scrutant le souvenir récent de son père triomphateur et celui d’une inconnue imposée au petit-déjeuner, après avoir été imposée, cette nuit, dans le foyer conjugal. À peine ce couple renégat était-il entré dans la cuisine, que Maud avait quitté la table pour se réfugier dans la salle de bain en claquant la porte. Dans le miroir, son propre visage lui fit honte. Ce jour-là, Maud avait pris le chemin du travail avec pour seul objectif, libérer sa conscience, se confier à son tuteur. Parler de ce qui se tramait dans le foyer familial ! En parler enfin… Répondre enfin, à cette question anodine pour Cameron, question qui depuis qu’il la lui avait posée, était devenue si importante pour elle : « Pourquoi son père n’apparaissait-il jamais dans ses confidences ? » plus simplement « pourquoi n’en parlait-elle pas ? » Elle se sentait ridicule … Expliquez quoi ? Qu’elle avait honte ? Honte de son propre père ?… L’homme qui lui faisait face, avait replié son journal. Il avait posé les coudes sur la table et l’observait fixement. Agacée, elle se tourna face au mur et pour s’occuper, elle reprit son portable dont elle parcourut le répertoire téléphonique. Les numéros de téléphone de Cameron étaient tous là. Cameron était si semblable à son père, qu’elle se demanda s’il pourrait entendre ce qu’elle avait à révéler ? Son père lui n’aurait pas pu…Ce matin-là, sa mine triste et son air renfrogné n’avaient pas amélioré l’image que ses collègues avaient d’elle, mais elle s’en moquait éperdument, tant qu’il y avait Monsieur Clifford. Elle avait erré mélancolique, fuyant les clients, feignant se consacrer à des tâches administratives au point que Martine, l’adjointe de Cameron, lui avait demandé de mieux s’occuper de l’accueil. Comme toujours, Cameron n’avait du temps que pour les clients, ses interlocuteurs du siège, les autres… et pas une seconde pour elle. Elle exagérait, bien sûr ! D’un trait rapide, elle avait griffonné sur un coin de brouillon, « Cher tuteur, je vous supplie de me rejoindre au café
19
des tilleuls après le déjeuner. Motif grave »… Et elle avait déposé le message au vestiaire, à travers la minuscule ouverture tracée en haut du portillon dans le casier personnel de son patron. L’écriture était hésitante et « motif grave » souligné de trois traits. À peine le message était-il devenu inaccessible, qu’une angoisse lourde et diffuse l’avait submergée. Son tuteur avait nécessairement des contraintes personnelles pendant la pause de midi… Néanmoins, Cameron fut présent au rendez-vous. Il entra dans le bar, sur le coup de treize heures, souriant et elle regretta immédiatement de l’avoir fait venir. Son apparente indifférence la pétrifia :
— Évidemment, pour lui, tout est béni ! rumina-t-elle. Cependant, au fur et à mesure qu’il se rapprochait, elle devenait plus calme. Il avait enlevé sa cravate, entrouvert son col de chemise et s’épongeait le front avec un mouchoir en papier. Il avait dû courir pour être à l’heure. Elle se leva et l’embrassa puis elle fondit en excuses pour ce mouvement qu’elle qualifia de ridicule.
— Tout le plaisir était pour moi ! s’amusa Cameron en s’installant face à elle. Il inspira et expira comme s’il cherchait lui-même à maîtriser son stress, puis, sans prendre l’avis de Maud, il se retourna vers le comptoir pour commander deux « petits noirs dont un très serré ».
— Alors ? interrogea-t-il. On me drague ?
Une bouffée d’air chaud se propagea sur le visage de Maud qui baissa la tête et rentra le menton. C’était l’heure de la retransmission du « Quarté plus » et cinq acharnés agglutinés autour de la même table, les regards rivés à un téléviseur muet, se mirent à hurler les chiffres des chevaux sur lesquels ils avaient misé. Maud demeurait silencieuse.
— J’ai acheté cinquante montres de marque « Marcha » ce matin, bredouilla Cameron.
— Excusez-moi, je n’ai pas la tête à ça.
Entre ses doigts fébriles, elle comprimait son portable qu’elle abandonna finalement entre une tasse en céramique couleur jade et un cendrier vide.
— Des problèmes ? se risqua Cameron.
20
Maud se palpa le front, alors que ses yeux balayaient le néant.
— Je vous sonne et vous venez ! commenta-t-elle.
Ces mots-là la surprirent elle-même. Cameron venait de se relever et marchait déjà vers la sortie.
— Pardonnez-moi ! Je ne voulais pas vous blesser, hurla-t-elle.
Les bruits du bar s’atténuèrent, chacun à l’affût de ce qui était en train de se passer. Cameron s’était arrêté, elle venait de le rattraper et le retenait par la manche de sa veste. Cela ressemblait à une querelle d’amoureux. Ils revinrent s’asseoir à leur table.
— Je suis désolée, vous êtes le meilleur des patrons, je vous demande pardon.
Pendant quelques secondes, une émotion sournoise parcourut tout ce qui constituait le physique et l’esprit de Cameron. Il crut même que des larmes venaient d’assaillir son regard qu’il détourna un instant vers le sol taché.
Le garçon déposa les cafés avec un « eh voilà ! » et repartit sans prendre la monnaie que Cameron avait placée sur la table.
— Je voulais répondre à une question que vous m’aviez posée sur mon père…il y a longtemps. Pour vous, ce n’était qu’une question, pour moi c’était beaucoup plus…
Cameron éclata de rire et ce rire apaisa la jeune femme.
— Une question sur votre père ? répéta-t-il. Vous m’avez fait venir pour répondre à une question ?
Le coeur de Maud accéléra. Il avait raison de la maudire.
— Vous avez raison, je suis idiote ! décréta-t-elle en faisant mine à son tour, de quitter son siège.
Cameron venait de lui prendre le poignet.
— Allez, asseyez-vous, dites-moi ce qui vous préoccupe. On ne va pas jouer sans cesse à ce petit jeu sado maso.
— Il me… il nous fait vivre l’enfer ! clarifia-t-elle sans préambule, en reprenant sa place.
— Votre père ?
— Oui, vous avez bien compris, mon père… Mon père me fait vivre l’enfer.
La suite en librairie, à la Fnac, sur les sites en ligne ou directement sur le site de l'éditeur. cliquez sur l'image ci-dessous. Merci Claude COGNARD.